«Vénérable armoire ! Je salue ton existence !…»
C’est ainsi que l’on est tenté de reprendre les célèbres paroles de La Cerisaie de Tchekhov en évoquant la fameuse armoire normande.
Bien entendu, ces armoires étaient fabriquées exclusivement en Normandie, dans le nord-ouest de la France.
Pourtant, contrairement à de nombreux autres styles régionaux, ce type de mobilier traditionnel français a largement dépassé les frontières de sa région d’origine et se rencontre aujourd’hui dans toute la France ainsi que dans de nombreux autres pays.
L’armoire normande n’est pas un simple meuble dans la maison traditionnelle française. Elle possède sa propre histoire et occupe une place particulière dans la vie de la famille.
À une époque, ce meuble était si populaire qu’une expression est restée dans la langue française: «solide comme une armoire normande». Mais l’armoire normande impressionne non seulement par ses dimensions — malgré son allure monumentale, elle dépasse rarement 240 cm de hauteur — ou par ses lignes puissantes exprimant force et stabilité. Elle séduit surtout par la richesse de son décor sculpté et de son ornementation, qui lui confèrent une présence particulièrement expressive et pleine de vie.
L’histoire de l’armoire normande remonte au XVIIIᵉ siècle, tandis que son véritable âge d’or se situe au milieu du XIXᵉ siècle.
Fait remarquable, on connaît plus de soixante-dix modèles traditionnels d’armoires normandes. Chaque ville et chaque village de Normandie développait sa propre variante, reconnaissable à ses compositions sculptées particulières. Tous les dix ou vingt kilomètres, on rencontrait une armoire dont le décor différait de celui du village voisin.
Ainsi, le lot 4299 présenté sur notre site constitue un exemple typique du modèle cauchois, caractéristique du Pays de Caux, vaste plateau crayeux situé au nord de la Seine (et dont Yvetot, où nous vivons, est considérée comme la capitale). Il s’agit d’une armoire normande coiffée d’une corniche dite « en chapeau de gendarme ». Chaque variante locale possède son détail distinctif, et cette diversité constitue l’un des charmes les plus fascinants de ce mobilier ancien.
Si l’on s’intéresse non plus au décor mais à la construction, on constate qu’elle a très peu évolué au cours des deux derniers siècles. Au contraire, elle a été perfectionnée au fil du temps jusqu’à atteindre un degré remarquable d’efficacité et de solidité. L’armoire normande est assemblée sans le moindre clou. Sa conception est si ingénieuse qu’il suffit d’un petit marteau et d’un gros clou émoussé pour la démonter ou la remonter en cinq à dix minutes. Chaque fois que nous livrons ces géants normands, nous rappelons avec plaisir à leurs nouveaux propriétaires combien ce travail apparemment « lourd » peut être simple et agréable.
En France, l’armoire normande a toujours bénéficié d’un statut particulier. Avant tout, elle était l’armoire de mariage, le cadeau traditionnel offert par un père à sa fille lors de ses noces. La richesse et la qualité de son décor reflétaient la prospérité de la famille ainsi que sa position sociale.
Les motifs décoratifs étaient extrêmement variés et toujours liés à la vie familiale. Les sculptures évoquaient souvent la profession du chef de famille, ses activités ou son mode de vie. Les bouquets de roses, les corbeilles de fleurs et les grappes de raisin figuraient parmi les thèmes les plus répandus, tout comme les outils agricoles. Les instruments de musique — violons, cors, violoncelles, partitions — étaient également fréquemment représentés.
L’histoire de chaque armoire commençait le jour de la naissance d’une fille. Ce jour-là, le père choisissait et abattait le plus beau chêne de sa propriété. Sept à dix ans plus tard, à l’occasion de sa Première Communion, l’arbre était débité en planches mises à sécher. Puis, huit à dix ans plus tard encore, lors des fiançailles de la jeune fille, l’ébéniste entamait son travail.
Ainsi, le bois séchait et vieillissait pendant près de vingt ans avant d’arriver entre les mains du maître artisan. C’est là l’un des secrets de la qualité exceptionnelle des armoires anciennes, de l’ajustement parfait de leurs assemblages et de leur remarquable longévité. La réalisation d’une armoire de mariage exigeait au minimum six mois de travail continu. On sait qu’un ébéniste ne pouvait guère fabriquer plus de deux armoires de ce type par an. Il arrivait même que la date du mariage soit fixée en fonction de l’achèvement du meuble.
Il est intéressant de noter qu’avant les noces, personne n’était autorisé à voir l’armoire. Ce n’est que le jour du mariage que les parents la présentaient à la famille et aux invités dans toute sa splendeur, comme l’un des principaux « personnages » de la fête. Les jeunes époux l’utilisaient ensuite durant toute leur vie et la transmettaient de génération en génération.
Aujourd’hui encore, des ébénistes français perpétuent ce savoir-faire ancestral et réalisent des armoires normandes sur commande à l’aide d’outils modernes. Mais il est peu probable qu’ils disposent d’un bois ayant bénéficié de vingt années de séchage pour recréer ces magnifiques armoires normandes âgées de cent cinquante ans que nous recherchons à travers toute la France et que nous avons le plaisir de présenter sur notre site (lot 4337).
